vendredi 5 mars 2010

Tristram Shandy, morceau choisi.


Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme

(écrit de 1760 à 1768)


Livre III - Chapitre XXI


Chaque jour, pendant dix ans au moins, mon père résolut de les faire arranger ; il ne le sont pas encore. Aucune autre famille n'eût souffert plus d'une heure cet inconvénient ; et ce qui étonnera davantage c'est qu'il n'y avait peut-être pas de sujet sur quoi mon père fût plus éloquent que sur celui des gonds. Pourtant il fut aussi, l'histoire l'atteste, une de leurs plus grandes dupes: sa rhétorique et sa conduite se contrariaient sans cesse. La porte du salon ne s'ouvrait jamais sans que fussent atteints sa philosophie ou ses principes. Trois gouttes d'huile à la pointe d'une plume et un coup de marteau bien placé eussent sauvé son honneur.

Telle est l'inconséquence de l'homme, toujours gémissant de maux qu'il pourrait guérir! Sa vie entière en contradiction avec son savoir et toute la raison que Dieu lui a donnée ne servant qu'à aiguiser ses souffrances (au lieu de mettre de l'huile) et à l'accabler sous les désagréments qu'elle multiplie ! Malheureuse la créature soumise à un pareil destin ! Les causes fatales de douleur en ce monde ne sont-elles pas suffisantes ? Faut-il en ajouter volontairement d'autres ? Pourquoi lutter en vain contre des maux inévitables et accepter au contraire des souffrances que nous ferions disparaître aisément au prix d'un tracas dix fois moindre ?

Par la vertu divine! s'il existe encore trois gouttes d'huile et un marteau à dix lieues autour de Shandy Hall, la porte du salon verra ses gonds réparés sous ce règne!


Laurence Sterne (1713-1768)



Si ce livre regorge de morceaux savoureux, c'est à peu près le seul qui peut-être tiré de son contexte sans perdre de son charme. Lecture conseillée absolument !

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